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Le rapport de Calafronu

Le rapport de Calafronu

uprès du feu, Calafronu s’est enfin fait recoudre l’épaule. Serrant encore Louise contre son coeur, le jeune homme regarde quelques instants cette cicatrice. Louise l’embrasse et lui murmure:

«Encore une preuve de ta bravoure...»

Celui-ci sourie et l’embrasse à son tour. Jean-Baptiste lui tend une tasse fumante, Robert l’en remercie. Ses puissantes mains posées sur le récipient brûlant, il tourne la tête vers son chef bien-aimé et lui déclare:

«D’après ce que j’ai vu, nous aurons une belle bataille, mon Général.»

«Je m’en doute, miu Calafronu.» lui répond simplement Napoléon, dardant ses yeux d’acier sur le Capitaine.

Mais, soudainement envahi d’un enthousiasme extraordinaire, le jeune Fenouilhétain s’exclame:

«Mais avec vous, mon Général, nous vaincrons, même s’ils sont quatre fois plus nombreux que nous! N’êtes-vous pas envoyé par notre Seigneur pour délivrer l’Europe du joug ancien?»

Bonaparte rie à l’entendre parler ainsi. Du Robert Lafeuille tout crâché. Oui! Voici celui qui n’a jamais abandonné sa foi, même sous la Terreur.

Les camarades approuvent les paroles du jeune Capitaine. Napoléon en est ravi. Un bon moral est essentiel pour la victoire. Et l’Armée d’Italie peut s’enorgueillir, malgré la faim et les privations, d’avoir un moral excellent. Les hommes ne sont pas prêts à rebrousser chemin, comme ceux du Rhin.

C’est alors que Fidatu, Duroc et Augereau apparaissent, les bras chargés de ce que Bonaparte avait demandé.

«Aaaaaaaaah, Fidatu revient, pense ce dernier. Pietru et Géraud l’accompagnent. Parfettu.»

Les trois hommes le rejoignent.

«Voici vos épingles et vos cartes, Citoyen Bonaparte.» lui dit l’adolescent.

«Grazia, Fidatu. Buena sera, Augereau. Buena sera, Duroc.»

C’est le Général de division qui prend la parole en premier:
«Salut Bonaparte! Ton fidèle Calafronu a retrouvé la trace des Autrichiens. Nous allons donc nous battre à Arcole...»

«Si» lui répond Napoléon, toujours aussi laconique quand il n’a pas un plan ou tout autre chose à expliquer ou raconter.

Le trentenaire, presque quadragénaire, très grand, sec et énergique, un nez droit et fort long au milieu d’une figure taillée à la serpe et encadrée de longs cheveux raides noirs, des yeux extrêment vifs et brillants, une bouche souvent figée dans un rictus volontaire, en semble heureux:

Le Général Augereau

Le Général Augereau

«J’ai hâte d’y être et de récolter de nouveaux lauriers!»

«Cela ne m’étonne guère du héros de Millesimo et Castiglione.» rétorque son supérieur hiérarchique, arborant un sourire énigmatique et prenant la carte aux épingles qu’il lui présente.

Calafronu s’est levé et rejoint le Petit Caporal. Celui-ci déroule la carte et la pose à terre, entre le tronc couché et le feu. Il se rassoit sur le banc improvisé. Napoléon a toujours besoin d’avoir une vision d’ensemble. Il pose souvent, si ce n’est toujours, ses précieux plans à terre quand il ne les épingle pas à son tableau de bois. Parfois, il s’assoit pour l’étudier, mais le plus souvent, il se met à plat-ventre. Il faut dire que le Général Bonaparte n’a jamais été mieux que couché au sol pour étudier ses cartes et mettre au point ses plans géniaux. Robert, Louise, Jean, Hippolyte et Géraud se joignent à lui. Augereau se contente de se pencher pour mieux voir son jeune supérieur travailler.

Et celui-ci finalement déclare:

«Vas-y, bourdonnant Calafronu, nous t’écoutons...»

«Bien, mon Général.»

Après un rapide examen, le Capitaine Lafeuille commence son récit:

«Après avoir rapidement et discrètement traversé le village de Ronco, je me suis mis à l’eau et atteint l’autre rive de leur rivière à la nage...»

«L’Adage» dit Napoléon.

«L’Adige» corrige Géraud, habitué à ce que le Général se trompe dans les noms, même s’il étudie ses cartes par coeur.
«Heu... reconnaît Calafronu, il est vrai que j’ignorais le nom de ce cours d’eau. Je vous remercie de me l’avoir donné. Bon, puis-je continuer?»

«Je t’en prie, miu amicu...» murmure Bonaparte, les yeux rivés sur le parcours du Capitaine, les prunelles étincelantes comme des perles de fer. Déjà, dans son esprit, la topographie de la bataille prochaine se dessine aussi facilement que s’il avait lui même fait le déplacement entre Ronco et Arcole.

«J’ai donc traversé l’Adige, qui possède un sacré débit, vous pouvez m’en croire. J’arrive sans encombre sur l’autre rive. Il n’y a plus de route, seulement des sentiers boisés qui serpentent le long de marécages...»

Lannes grimace. Est-ce à cause de la douleur qui l’assaille ou des marais qu’a vue Robert cet après-midi?

Augereau, son supérieur, le remarque:

«Quelque chose ne va pas, Jean?»

«Oui, lui répond celui-ci avec sa franchise ordinaire, les marécages...»

«Ah et pourquoi donc?»
«Y manoeuvrer ne sera guère facile, quelle poisse!»

Le trentenaire tente de le rassurer. Ils vont y arriver, y manoeuvrer, y vaincre les Autrichiens. Mais le Lectourois ne veut point se laisser convaincre par un tel optimisme. Cela ne lui dit rien qui vaille, cette histoire de marécages.

Le Capitaine Lafeuille reprend la parole:

«J’ai donc parcouru cette zone marécageuse. D’abord, j’ai bifurqué vers le nord...»

«Vers Belfiore di Porcile.» déclare Napoléon, sans trop se tromper.

«C’est alors que j’ai aperçue toute une garnison qui gardait le sentier. Si je ne me trompe pas, il s’agit de celle du Colonel Spleni.»

«Spleni, il fait partie des troupes de Provera, il me semble.» s’enquiert le Parisien.

«Veru, répond Bonaparte. S’il est sur ce sentier, c’est que Provera est à Belfiore. Il faudra l’en chasser pour ne pas qu’il vienne nous harceler quand nous attaquerons Arcole.»
Les autres acquiescent. Calafronu poursuit:

«Je l’ai vu envoyer certains soldats en reconnaissance. Leur langue me semblait différente de celle de d’habitude.»

«Je crois que ce cher Giovanni a plusieurs régiments étrangers, comme celui des Croates.» dit alors Duroc.

«Peu importe qu’ils soient Croates, Serbes ou Chinois, nous leur mettrons la raclée comme ils le méritent!» rugit Augereau.

Bonaparte se contente de sourire. D’un coup d’oeil, il invite Robert à poursuivre ses explications. Celui-ci s’exécute immédiatement:

«Je suis prudemment revenu sur mes pas et j’ai pris le sentier qui mène directement à Arcole. J’ai marché longuement, nulle âme qui vive aux alentours à part des canards ou des pique-boeufs. Je marchais le plus doucement possible pour ne point les effrayer et qu’ils s’envolent en poussant leur cri. Certains de ces volatiles me regardaient et se demandaient ce que je pouvais bien faire en ce lieu. Finalement, j’arrive à Arcole, un petit village comme tout ceux que l’on a vue depuis notre entrée en Italie, des petites maisons chaulées de blanc ou d’ocre qui se blôtissent autour de leur haut clocher, comparable à une tour de garde de section carrée...»

«Si, le campanile, miu amicu.» lui répond le Petit Caporal.

Le mot est identique en italien et en corse. Ce qui prouve une fois de plus leur origine commune et leur étroite ressemblance. L’Italie est célèbre pour ses campaniles, tours séparée des églises et abritant les cloches. La Corse longtemps envahie par les Italiens, aussi bien les Pisans que les Gênois en a quelques exemplaires.
 

L'église San Giorgio d'Arcole et son campanile

L'église San Giorgio d'Arcole et son campanile

Calafronu déclare:

«Je vous remercie, mon Général. Bon, je poursuis. Une rivière, davantage comparable à un torrent, comme encaissée dans un  profond sillon que Dieu a tracé avec une charrue, sépare le village des marais...»

«L’Alpine.» murmure Napoléon.

«L’Alpone.» corrige Géraud.

Le Capitaine reprend:

«Donc, l’Alpone sépare le village des marais. Il est enjambé, ainsi qu’une partie des eaux stagnantes par un pont de bois aux piles de pierre. J’ai vu les Autrechiens s’activer pour faire d’Arcole une véritable forteresse. Ils ont barricadé le pont du côté de la ville avec tout ce qu’ils ont trouvé, sacs, ballots, barriques. Ils concentraient également l’ensemble de leur artillerie sur l’ouvrage...»

Cette nouvelle fait alors réagir très vivement Napoléon. Celui-ci détache son regard de la carte et demande à Robert:

«Di, miu Calafronu, as-tu exploré la rive de l’Alpine, euh...Alpane, je veux dire...»

Calafronu comprend ce qui préoccupe le Petit Caporal et lui répond:


«Oui, et du plus loin que j’ai pu voir, le pont d’Arcole est le seul pont!»

Napoléon, les yeux brillants comme des diamants gris, se tourne alors vers Géraud:

«Passe-moi cette carte, Duroc.»

«Voilà, Bonaparte.»

«Grazie tante.»
Napoléon la déploie et la juxtapose à la première. Ses yeux sautent d’une carte à une autre, d’un point à un autre avec l’agilité d’un chamois sautant de pente en pente. L’examen, d’une minutie extrême et routinière de la part du Petit Caporal, de tout le cours de l’Alpone confirme le doute du jeune homme.

Celui-cit rugit, d’une voix de tonnerre:

«U ponte! Seulement unu ponte!»

«Comment?!» s’exclame Lannes, étonné.

«Regarde Ghjuvanni! rétorque Napoléon en s’animant vivement. Le long du cours du torrent, de San Bonifacio jusqu’à sa confluence avec l’Ada...l’Adige, il n’y a qu’unu ponte, le ponte d’Arcole...»

Qu’elle n’est pas la tête de Lannes à entendre cette nouvelle! Il balbutie:

«Un...U...pont...Un pont! Qu’un pont sur l’ensemble du cours de ce j’en foutre de torrent à la noix! Bon sang, cela voudrait dire que...»

«Pour remporter la vittoria, nous devons à tous prix prendre Arcole et son ponte. Et nous le ferons, tenez-vous le tous pour dettu!»

Puis, en se tournant vers son cher boudonnant:

«Calafronu!»

«Oui, mon Général?»

«Avec Duroc et Fidatu, va me battre le rappel.. Je veux tout le monde d’ici cinq minuti à ma tente!»

«Tout de suite, mon Général.» lui répond le jeune garçon en se levant d’un bond extraordinaire.

Géraud et Hippolyte le rejoignent. Les trois hommes disparaissent dans l’obscurité grandissante de la nuit naissante.

Napoléon se tourne vers Lannes et Augereau. Il aide Jean à se relever:

«Han...Que penses-tu de cette bataille?»

«Veux-tu que je te le dise franchement?»

«Je t’en prie...»

«Eh bien, moi je te le dis, c’est insensé, Napoléon! Tu as entendu Robert à l’instant? Comment allons-nous prendre ce village avec une telle mitraille et ces satanés marécages qui nous en séparent et empêchent la manoeuvre?!»

Puis, après un court instant silencieux:

«Mais bon, puisqu’il faut passer par là! Ce ne sera pas aussi aisé qu’à Mondovi, mais je commence à savoir que tu es capable de tous les miracles...»

Oui, voilà bien Jean Lannes! Fougueux mais aussi sage. Il tremble au premier coup de semonce, mais après, sa conscience professionnelle prend le dessus sur sa peur. Il devient inarrêtable. Courageux, intrépide, mais aussi prudent, le Roland de l’Armée d’Italie est un atout précieux pour son ami Bonaparte.

Napoléon lui remet la boîte d’épingles, tout en riant. Il ramasse les cartes, les roule sommairement avant d’en donner une partie à Augereau. Puis, il leur dit:

«Allons, Pietru, Ghjuvanni, venez!»

Les deux hommes se regardent puis le suivent vers sa tente où aura lieu le conseil de guerre.